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Manifestez
votre shiori (sympathie)
pour le monde
On lit dans le Kadokawa Kokugo Jiten ("
Dictionnaire Kadokawa de japonais ", éd. 1982) qu’un bon haïku
selon Bashô devrait être imprégné de shiori. Le shiori
y est défini comme " la sympathie témoignée par un haïku
envers la nature, les gens et la vie en général ". Voilà
au moins qui est clair et ne semble pas prétendre à l'unicité. A la
suite, quatre exemples de haïku témoignant de shiori envers
la nature. Les deux premiers ont pour auteur Bashô (R. Munier et J.
Titus-Carmel), le troisième Issa (R. Munier), le dernier Buson (M.
Coyaud) :
De quel arbre en fleur
je ne sais
mais quel parfum !
Pétale après pétale
tombent
les roses jaunes 1
–
le bruit du torrent
Pauvre pauvre
la plus pauvre des provinces
mais sentez cette fraîcheur !
La rivière d'été
passée à gué, quel bonheur
savates à la main
Shiori-sympathie envers la nature
encore, de ma part cette fois :
La nuit est venue
on a dansé sous la lune
ça sentait le foin
On dit qu'elles sont mortes !...
Mais vois comme elles font la ronde
les feuilles d'automne
Voilà au passage un autre exemple
typique de haïku évoquant la mort et les feuilles d’automne (en
théorie un thème sabi), mais qui ne peut prétendre à
cette " coloration " puisque l’esprit en est
exactement à l’opposé : le véritable thème, c’est la vie. On
pourrait dire que ce haïku lutte contre le sabi. Les deux
suivants témoignent, quant à eux, de shiori-sympathie
envers la vie :
Matin de printemps
café croissants chez Florian
Goûter au bonheur
Surgi de la nuit
Verdi à la Fenice
des larmes de joie
Voici cinq exemples de haïku d'auteurs
japonais qui sont empreints de shiori-sympathie envers les
femmes et les enfants. Le premier est dû à Bashô (R. Sieffert),
le second à Shiki, le troisième à Shôkaku (R. Munier), le quatrième
à Issa et le cinquième encore à Bashô (M. Coyaud) :
Vous qu'émeut le cri
du singe au vent d'automne
l'enfant perdu hé quoi
Un enfant de dix ans
qu'on vient donner au temple –
Froid amer
La petite fille
prend seule son repas
dans le soir d'automne
A l'homme qui dit
que les gosses l'ennuient
Les fleurs aussi ne sont rien
Se rhabillant le lendemain
combien charmante
et élégante
Ce dernier poème évoque-t-il Jutei,
la compagne de Bashô ? Il semble que personne n’en sache rien.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons nous aussi utiliser le haïku
pour manifester notre shiori-sympathie envers la femme :
L'ai rencontrée là
l'amour d'une nuit de mai
café du Pont-Neuf
Shiori-sympathie envers les enfants
encore de la part de Francis Lalanne, un haïkiste français :
Petite crevette
Après tétée qui vomit
Tout sur ma cravate
Dans les trois prochains haïku, je témoigne
également de shiori-sympathie envers les enfants et les
hommes :
Coudre des ballons
et ne jamais y jouer –
Vies d'enfants-esclaves
Des cris de frayeur
hululés par les rafales –
Oh ! tant de marins...
On notera, dans ce dernier témoignage
de shiori, le recours à la métonymie :
Pauvre baluchon
passant là-bas sur la route
dans le soir d'été
Mettez donc, vous aussi, du shiori
dans vos haïku. Vous vous attirerez ainsi... le shiori de
vos lecteurs.
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