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le contraste entre fueki et ryûkô (l'immuable et l'éphémère)
Selon Bashô, une autre qualité d'un bon
haïku est de réunir ces principes opposés qu'il a nommés fueki (l'immuable)
et ryûkô (l'éphémère).
Selon René Sieffert, qui se réfère à
une lettre de Kyoraï à Kikaku, c’est au cours d’un voyage que le
maître " a élaboré la théorie du fueki ryûkô,
de l’ " invariant " et du " fluant ", qui est à
la base de son esthétique et qu’il enseignera à ses disciples
comme la quintessence de son art " .
A lire cette interprétation du texte de
Kyoraï, le lecteur serait encore tenté de croire que l'opposition /
conjonction de ces contraires est tout à fait originale et spécifiquement
japonaise. Comme pour le sabi, il y a lieu d’être prudent.
Ce principe et le procédé littéraire
qui en découle sont assez longuement expliqués dans les " Notes
de Kyoraï ", et dans le " Livre rouge "
des " Trois livres " de Tôhô. Le premier texte,
celui de Kyoraï, m'a paru, cette fois, de peu d'intérêt, bourré de
redites et empreint d'une certaine confusion et surtout – à moins
d'une grave incompréhension de ma part –, je ne vois vraiment pas
en quoi ce principe mérite d'être qualifié d'original, sauf, bien sûr,
à être comparé aux formes littéraires des époques précédentes
au Japon. Et même dans ce cas, Kyoraï reconnaît implicitement –
si la traduction est rigoureusement fidèle – qu'il n'est pas
vraiment nouveau ; il n'avait pas été théorisé, c'est tout :
Rochô
dit : " La thèse de l'invariant et du fluant est-elle
ancienne, ou est-ce une invention du Maître ? " Kyoraï dit
: " Le principe de l'invariant et du fluant s'applique à
tous les domaines. Parmi les précurseurs du haïkaï, aucun
toutefois ne l'avait énoncé. "
Dans La Civilisation japonaise, Vadime
et Danièle Elisseeff décrivent le procédé ainsi :
Au
sein d'un même poème doivent s'unir un principe de stabilité, d'éternité
(fueki), vaste comme la mer ou profond comme le silence, et
la notation d'un événement (ryûkô), d'un accident subit
et limité dans le temps, parfois trivial, comme le cri d'un oiseau
ou le plongeon d'une grenouille.
Et, pour l’illustrer, les auteurs
citent Vieille mare dans une version différente de celles
que nous connaissons (Sur le vieil étang / Une grenouille
s’élance : / Ploc dans l’eau !) ainsi que cet autre haïku
de Bashô :
Sur le bord du chemin,
une mauve avait fleuri :
Avalée par un cheval !
On nous affirme aussi depuis longtemps
que la conjonction de principes opposés comme ryûkô et fueki
(le changeant et l'immuable) provient des concepts chinois yin
(changeant, féminin, lune, ombre...) et yang (stable,
masculin, soleil, lumière...), ainsi que de la conscience
bouddhiste de l'impermanence de toutes choses (mujô).
Nos spécialistes de l'Orient extrême
– ils ne sont pas que français – qui ont universellement diffusé
ces deux dogmes connaissent-ils la très occidentale et très chrétienne
syzygie ? Il faudrait leur conseiller de lire ou relire Jung. La
syzygie figure au nombre de ses (très hypothétiques) " archétypes
de l'inconscient collectif " qui ont cependant fourni
(sous d’autres formes que celles théorisées par Jung) tant de
matière à contrastes aux artistes occidentaux qu'il semble inutile
de dresser ici une liste, même partielle, des œuvres
qui en sont imprégnées. Qu’on pense seulement à ce que signifie
ce mot : " clair-obscur ". Il s’agit bien
d’un seul mot, même s’il est composé. La syzygie, c'est la
conjonction et la fusion des contraires. C'est yin-yang,
c'est également fueki-ryûkô, c’est clair-obscur.
Ces couples d'opposés ne sont donc pas d’origine spécifiquement
chinoise ou bouddhiste, comme on le prétend, mais des concepts
universels. Et c’est ce qui fait que, sans être nécessairement
chinois ni bouddhistes, tous les poètes du monde ont compris depuis
toujours que la conjonction de ces opposés était un bon parti poétique
à tirer. Vous pouvez donc en faire autant :
Cerisiers en fleurs
dans un monde à la dérive
cinq jours seulement !
Ici, dans l’immuable, l’éternelle
(fueki) laideur du monde, on trouve son contraire, le beau,
mais il est impermanent, éphémère (ryûkô).
Dans le haïku suivant, la lumière
surgit de la profondeur des ténèbres (fueki), mais c’est
un événement fortuit, subit, limité dans le temps (ryûkô)
; lui aussi est impermanent :
Nuit de tonnerre – oh !
dans les ténèbres déjà
ce monde argenté
J'en reviens à toi, lecteur-poète,
qui va donc devoir mettre du ryûkô dans le fueki,
non pour donner à tes haïku une " patine " spécifiquement
japonaise – ça n'existe pas –, mais pour qu'ils puissent " fonctionner "
quelle que soit la culture de ton public. René Sieffert, le
traducteur du " Livre rouge " de Tôhô, te
livre maintenant les recettes de Bashô et les interprétations de
son disciple pour y parvenir :
Le
Maître dit : " Les caprices du ciel sont la semence de
l'art. " Les choses immobiles sont l'image de l'invariant.
Les choses qui se meuvent sont changeantes. Si on ne les fixe à un
instant donné, on ne pourrait les arrêter. Les arrêter c'est les
fixer par la vue ou par l'ouïe. Des fleurs qui volent au vent, des
feuilles qui tombent, si l'on n'arrive à fixer en plein mouvement,
par la vue et par l'ouïe, leur éparpillement, une fois réduites
à l'immobilité, leur vie même aura disparu sans laisser de trace.
Voici d'autres paroles encore du Maître à propos de la composition
: " La lumière qui se dégage des choses, il faut la
fixer dans les mots avant qu'elle ne se soit éteinte dans l'esprit. "
Et aussi : " Une impression, a-t-on dit, doit être du même
mouvement traduite dans un verset. Autant de préceptes qui
signifient qu'il faut pénétrer l'objet, le saisir et en définir
les formes avant qu'elles ne se soient altérées. En matière de
composition, on distingue le devenir et le faire. Si l'on s'évertue
à être sans cesse à l'affût des choses, les impressions qu'elles
suscitent deviennent des versets. Celui par contre qui néglige cet
effort incessant, faute de ce devenir, n'a d'autre ressource que le
faire. "
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