Je l'ai dit, mais je préfère le répéter
d'une autre façon, car c'est important : même si le haïku est un
genre fondamentalement descriptif, la poésie n'a pas pour vocation de
représenter tel quel le monde phénoménal, pas plus au Japon qu'en
Occident. La poésie est une création – poieîn en grec
signifie faire –, elle cherche à inventer d'autres mondes au
moyen du langage, à créer des images nouvelles, toujours inédites.
On sait aussi que le langage poétique
est transgression des codes. Il se joue des conventions et crée
souvent des relations étranges ou inattendues entre les mots, donnant
ainsi accès, quelquefois, au merveilleux ou au fantastique.
Ainsi, ce poème d'Issa (R. Munier) crée
une relation inattendue entre les mots fond et pluie :
Point du jour
l'alouette chante
du fond de la pluie
Et surtout, ce petit chef-d'œuvre
du même Issa, traduit par Jean Cholley, glisse en seulement deux mots
du quotidien le plus trivial vers le fantastique en recourant à une
habile construction de type métonymique :
Holà ! batelier
Interdiction d’uriner
sur les vagues de la lune
Les vagues de la lune remplacent métonymiquement
les reflets de la lune sur les vagues. La juxtaposition arbitraire qui
résulte de cette contraction crée un tableau surréaliste. L’art
de ce haïku consiste bien sûr dans le contraste trivialité /
fantastique, mais à mon sens principalement en ceci : c’est tout
d’abord une vraie diatypose descriptive (voir note p. 54)
puisqu’il donne à voir de façon saisissante le batelier urinant
sur les reflets de lune sur l’eau ; mais il sème en plus le trouble
en ajoutant à cette image une autre image, comme en surimpression, et
cette image-là est aussi indicible et confuse que la première était
claire. L’imaginaire du lecteur est intensément sollicité. La
force de cette image provient probablement de la distance entre les
mots vagues et lune, ainsi peut-être que d'une
concentration d'idées connexes aussi floues que contradictoires et
qui semblent tourner autour de l'existence de " mers "
sur la lune et de l'absence d'eau. C'est tout au moins en me suggérant
ces idées que ce poème m’a touché avant toute analyse du procédé
utilisé, et ce même si Issa ne l'avait certainement pas voulu
ainsi...
Relation inattendue entre les mots encore
dans ces deux haïku de Bashô (J. Titus-Carmel et R. Munier), dont le
premier contient une anacoluthe :
La rosée blanche
sa saveur solitaire
ne l'oublie jamais !
Pourquoi peut-on parler ici
d’anacoluthe, et pas dans les autres exemples de ce chapitre ? Parce
qu’il y a confusion dans la syntaxe et qu’on peut se méprendre
sur le sens. En réalité, ce n’est pas la saveur qui est solitaire,
mais celui qui la goûte.
Silence –
le cri des cigales
taraude les roches
Dans le haïku qui suit, il se crée une
relation inattendue entre les mots bord et jour :
Les champs aux blés d'or
s'éteignent tout doucement
vers le bord du jour
Le prochain haïku utilise un procédé
qui s'apparente aux précédents. Plus précisément, il qualifie un
objet (les heures) d'un adjectif qui ne correspond que vaguement à
celui qui aurait dû être employé :
Aux petites heures
tu verras tout l'or du ciel
couler sur Venise
Ce ne sont bien sûr pas les heures en
elles-mêmes qui sont petites – elles durent toutes soixante
minutes, même dans le monde poétique créé pour l'occasion –,
mais les chiffres qui leur correspondent : les heures du " petit
matin " sont désignées par des chiffres qui, en effet,
sont les plus petits de la succession jusqu’à 24 heures. Il semble
alors qu’il y ait eu " contamination " d'une idée
par une autre. Ce procédé est une hypallage. Je l'explique
dans le chapitre qui suit.