|
Faites
des jeux de mots
Les auteurs japonais ou leurs traducteurs
s'amusent eux aussi en écrivant. Ainsi ce jeu de mots avec des
contraires dans une traduction d'Issa (M. Coyaud) :
Le vent du printemps
découvre les fesses
du couvreur
On peut créer d'autres types de jeux
de mots dans les haïku et dans les senryû, comme par exemple ceux
basés sur des mots ou des expressions utilisés au sens figuré
mais qui doivent être entendus au sens littéral, ou inversement ;
ou bien encore ceux basés sur des mots, des expressions ou même
des noms qui peuvent être compris dans deux sens différents, comme
dans cet autre senryû " publicitaire " :
Bandaison optimisée
L'homo erectus a choisi Viagra !
Remarquez la distribution
des séquences en 7-10 syllabes. Encore une fois, c'est permis.
Dans le senryû la bandaison papa /
ça s'commande chez Pfizer ! cité un peu plus haut, on a également
joué sur deux sens du verbe commander. Même procédé dans
la troisième séquence du senryû suivant :
Sa grâce au panier
le Black dès le lendemain
fut mis au courant
Rappelons que la polysémie est " le
caractère d'un mot, considéré comme unique, qui présente deux ou
plusieurs contenus (sens) différents ".
Le prochain haïku utilise la polysémie
du groupe de mots prendre la mouche, celle du verbe filer
et celle du mot toiles (toiles = draps en
argot) le tout débouchant sur une comparaison de... ma chère et
tendre épouse à une araignée, ce qui n'est évidemment pas très
gentil :
Elle a pris la mouche
elle a filé dans ses toiles
telle une araignée
Voici deux haïku et un senryû qui
utilisent le même type de procédé :
" Je vais faire un tour
je repasserai demain ! "
me lança la lune
Oh ! les bras m'en tombent
dit la Vénus de Milo
en me voyant là
Dans ces deux haïku, on est revenu du
sens figuré au sens propre. Cette forme est l'une des variantes de
la remotivation (voir note p. 128).
Pour tirer un coup
couché en chien de fusil
faut savoir viser
Ce senryû présente ce qu'on appelle
un sens équivoque (Gradus, p. 416), basé sur
la polysémie des termes. Peut-on affirmer que je n'y parle pas de
chasse ?
Le prochain haïku s’articule autour
d’une diaphore, c'est-à-dire qu’on y " répète
un mot en lui donnant une nouvelle nuance de signification. Littré "
(Gradus, p. 155) :
M'a donné son nom
mais ceux dont je me souviens
c'est des noms d'oiseaux
Les Japonais utilisent aussi le double
sens. " La poésie traditionnelle en fait grand usage,
ainsi que les récits de guerre, le jôruri ou le texte des
livrets de nô ", remarque Jean Cholley dans Un
haïku satirique, le senryû. Et un peu plus loin : " Le
comique fait son apparition dans ce procédé avec le renga puis
le haikai, et [...] il atteint son plus haut degré
d'excellence dans le senryû. " Et l'auteur en
fournit plusieurs exemples, tous dus à des anonymes. Je lui
emprunte celui-ci ainsi que sa nécessaire explication :
Pendant la Guerre des Trois Ans,
il a fait un exploit qui saute aux yeux
Gongorô
Kamakura
no Gongorô Kagemasa, guerrier du clan Minamoto, poursuit Jean
Cholley, se rendit célèbre dans sa seizième année au cours de la
campagne contre les Kiyowara de 1086 à 1089 : une flèche s'étant
plantée dans son oeil, il ne se fit soigner qu'après avoir remporté
la victoire. Le mot medatta, " remarquable, qui
saute aux yeux ", peut aussi être littéralement interprété
comme " planté dans l'oeil " .
Il s’agit donc là du même procédé
que pour Oh ! les bras m’en tombent de la Vénus de Milo et
que pour la lune qui va faire un tour : on revient du sens
figuré au sens propre.
La traduction du haïku suivant d'Issa
par Maurice Coyaud joue encore avec les deux sens, propre et figuré,
de la dernière séquence ; mais cette fois, le traducteur a recours
à la syllepse de sens, cette " figure par laquelle
un mot est employé à la fois au propre et au figuré. Littré "
(Gradus, p. 434) :
Ne la tue pas
la mouche
Elle fait des pieds et des mains
Dans le prochain haïku, Issa (R. Munier)
utilise la syllepse de sens avec l'adjectif droits : sens
propre pour les épouvantails, sens figuré pour les humains :
Les humains passe encore
mais pas même les épouvantails
ne sont droits
Syllepse de sens encore dans ce haïku :
Bastille chez Rey
tous les serveurs sont noirs
du matin au soir
Rey est bien évidemment
un café. Et tous les serveurs y sont vêtus de noir.
Dans le haïku suivant, Patrick Blanche
s'y prend d'une autre manière pour jouer avec le sens propre et le
sens figuré d'un mot :
Nuit de canicule
Sur le derrière de ma femme
l'éclat de la lune
Qu'a fait l’auteur ? Il a profité du
double sens, propre et figuré, du mot lune pour créer la
confusion entre la vraie et celle de sa femme, une lune qu'il nomme
d'ailleurs autrement, ajoutant la petite note grasse qui aurait manqué
s'il ne s'en était tenu qu'au strict parallélisme. En sus, il a
malicieusement utilisé les sonorités du mot canicule pour
encanailliculer un peu plus son tableau.
|