A l'école, on apprend à
respecter les codes orthographiques, grammaticaux, syntaxiques et
nombre d'autres codes. Pourtant la littérature et tout particulièrement
la poésie ne sont le plus souvent rien d'autre que la transgression
des codes, de tous les codes qui nous ont été inculqués, même ceux
qui se rapportent au sens. On vient déjà de le voir avec
l'encouragement à la confusion grammaticale et à la confusion
d'esprit.
Par ailleurs, la poésie est souvent une
expression directe de l'inconscient. Celui-ci s'exprime par
condensations, déplacements, substitutions de mots ou de parties de
mots à d'autres, etc., tous ces " procédés "
aboutissant souvent à la formation de mots inexistants (néologismes,
barbarismes), donc encore à l'éclatement des codes enseignés à l'école.
La poésie s'accommode fort bien de ces
mots nouveaux. Elle les réclame même et s'en délecte. Alors n'hésitez
surtout pas, même si l'on n'en connaît pas d'exemple chez les haïkistes
japonais. On sait par Tôhô que " la nouveauté est la
fleur du haïkaï ". On peut par exemple transformer des
verbes ou des noms en adjectifs, des noms ou des adjectifs en verbes,
des adjectifs en noms ou en verbes, etc.
Dans le haïku suivant, le verbe enchâler
n'existe pas ; il a été inventé à partir du mot châle.
Quant à l'adjectif colombin, -ine, qui désigne une couleur
entre le rouge et le violet, il a été, lui, transformé en nom :
Fée Masque-de-Lune
enchâlée en colombine
vers qui vont tes yeux ?
Même type de traitement, mais inverse
(adjonction d'un suffixe au lieu d'un préfixe) pour piétonnant
que pour enchâler :
Piétonnant les Champs –
hasard
un miroir mes yeux
n'ont rien vu je passe 1
Le procédé utilisé dans
ces deux haïku est une translation, ou encore une hypostase,
c'est-à-dire un " changement de catégorie grammaticale "
(Gradus, p. 458-459). Enchâler et piétonnant,
eux, sont plus précisément des mots dérivés, c'est-à-dire
des " vocable[s] formé[s] par l'adjonction d'un suffixe [ou
d'un préfixe] à une lexie " (Gradus, p. 299).
On peut aussi inventer des mots nouveaux
selon le principe du mot-valise inventé par Lewis Caroll –
postérieur à Bashô ! –, comme dans les haïku suivants :
Sous les pissenlits
des nécropolichinelles
pour me divertir !
Trottipapotant
avec son ami le chat
un chien me salue
En catiminuit
se glissant sous les couvrantes
On est plus chez soi !
En catiminuit condense donc
plusieurs idées, exactement de la même façon que le fait
l'inconscient. " En catiminuit " (5 syllabes),
c'est tout de même autrement plus attrayant et tellement plus économique
que " Notre chat, discrètement, en pleine nuit "
(11 syllabes).
Ce recours à la fabrication de
mots-valises est souvent très commode pour résoudre des problèmes
purement techniques de métrique. Et on obtient toujours un résultat
poétique ou kokkeina. Donc, double bénéfice...
La première séquence du senryû suivant
a recours à un mot-valise, mais bâti selon un autre procédé que
les précédents poèmes, par substitution d'une consonne à une
autre, formant alors un paragramme :
Elle le zicouilla
au cri de " vive le vit ! " :
L'Empire des non-sens
On remarquera que zi(zi) et couill-
participent conjointement du pouvoir de ce mot-valise en
remotivant le verbe zigouiller 2,
tandis que, à la troisième séquence, la transformation du titre
du célèbre film d'Oshima en son contraire grammatical justifie
l'absurdité de la relation sémantique entre les deux premières séquences.
Je tiens maintenant à faire une petite
digression pour montrer comment fonctionne la poésie et sur quel
principe fondamental elle s'appuie : sur l'utilisation d'un langage personnel,
donc nouveau, inouï, au sens premier du terme.
Si vous créez vos propres néologismes,
deux possibles destins les attendent. Soit ils répondent à un réel
besoin de la langue, auquel cas la société se les approprie et ils
passent dans l'usage courant. De ce fait, vous gagnez la notoriété
en contribuant à l'enrichissement de la langue, mais vos mots, eux,
perdent quelque chose : ils perdent toute puissance poétique, toute
fraîcheur, tout humour. Me plaçant du point de vue de la poésie, je
ne vous le souhaite pas. Et d'ailleurs, soyons réalistes, il y a fort
peu de chances pour que cela se passe ainsi.
Autre destin, beaucoup plus probable :
votre mot n'intéresse les autres que parce qu'il est unique et
pittoresque. Et personne ne vous le prendra. Alors, vous aurez créé
ce qu'on appelle un hapax qui demeurera un hapax pour l'éternité.
Et du même coup vous serez déjà un poète. La poésie, c'est ça !
C'est un langage personnel : non seulement un langage constitué
de mots personnels, mais aussi d’agencements personnels de mots, de
relations personnelles entre les idées, comme avec la métaphore.
Au fait, le mot hapax vient du
grec hapax legomenon qui signifie " chose dite une
fois ". Définition du Lexis : " Mot ou
expression dont on ne connaît qu'un exemple dans un corpus ",
par extension dans la langue.
Pour finir, une recommandation à ce
sujet : si comme moi vous êtes métromane, si vous faites des ronds
dans l'eau – à La Boulaye ou ailleurs – quand tout s'agite autour
de vous et qu'on vous demande ce que vous faites dans la vie, plutôt
que de répondre " de la poésie " ou " je
suis poète " – ce qui en fera sourire plus d'un – dites
: " Je fais des hapax ", ou mieux : " Je
travaille sur des hapax ". Quelqu'un qui travaille
sur des hapax est forcément quelqu'un de sérieux, non ?
Sans aller jusqu'à faire des hapax, de
toutes petites modifications aux règles du langage produisent souvent
le plus bel effet. Ainsi chez René Sieffert dans sa traduction d'un
haïku d'Etsujin :
Par
lune et par neige 3
ce frappeur de bol son nom
est Jin-no-jô
Et si l'on ne sait pas inventer, on peut
reprendre à d'autres auteurs leurs propres inventions, mais en y
imprimant sa petite touche personnelle, comme dans ce senryû " publicitaire "
moitié de Brassens, moitié de mon cru :
La ban
la banda
la bandaison papa
ça s'commande chez Pfizer !
Notez au passage la distribution des séquences
en 2-3-6-6 syllabes et rappelez-vous qu'elle est libre pour les senryû.
Seule contrainte formelle : le respect obligatoire du nombre total de
syllabes, soit dix-sept.
Le titre de ce chapitre exhorte à
maltraiter sa langue maternelle ; mais on peut en faire autant... avec
d’autres, comme dans ce senryû façon rap :
Le Blanc par Allah
l’estomac dans les talons
tu me fais colère
Ce vers est inspiré du texte d’une
affiche rap rencontrée dans le métro parisien. Le langage du genre
étant essentiellement fondé sur la destruction des codes enseignés
à l’école, il peut prétendre à être qualifié de poétique. De
par son caractère anti-social, le senryû pourrait donc devenir
l’un des véhicules de ce langage et servir de moyen sublimatoire à
la violence des jeunes.