D'après le Lexis, l'anacoluthe
est un " changement brusque de construction ". Le
mot anacoluthe provient du grec anakolouthon qui
signifie " sans liaison ". Selon Alain Duchesne et
Thierry Leguay, l'anacoluthe est " une cassure dans la
construction grammaticale, souvent dommageable à la compréhension
".
L'anacoluthe crée donc la confusion ; ou
plutôt (soyons rigoureux), la confusion d'esprit est souvent à
l'origine d'une anacoluthe ; et c'est cette confusion d'esprit qui
provoque la confusion grammaticale.
Il peut donc s'agir d'un défaut, d'une
faute. Mais elle n'est généralement pas reconnue comme une faute au
Japon du fait que la langue japonaise demeure extrêmement floue. Ce
fait tient certainement à ce que l'on a coutume d'appeler " la
mentalité japonaise ". On dira qu'elle est avant tout fusionnelle.
Je rappelle que le mot confusion vient du mot fusion,
littéralement fusion avec.
Mentalité fusionnelle ? Chacun sait peu
ou prou que, d'une façon générale, les Japonais sont peu
individualisés. Dans la vie comme dans l'anacoluthe, la confusion ou
la fusion est celle du sujet et de l’objet, ou même des objets
entre eux.
Notamment lorsqu'il s'agit du Japon, les
auteurs (et non les moindres) appellent cela généralement " sentiment
d'unité avec la nature ", " fusion avec la nature ",
" fusion avec l'univers ", " sentiment
du tout ", " sentiment de l'unité originelle ",
et surtout, nos spécialistes du Japon portent le plus souvent cette
tendance marquée de la mentalité japonaise au pinacle de la
" réalisation spirituelle ", c'est-à-dire qu'ils
la considèrent comme une faculté supérieure de l'esprit. Qu'ils
gardent leurs illusions. Barthes, lui, voit dans le haïku " une
lutte contre le sens ". C’est quelquefois le cas, mais
pourquoi ?
En Occident, la confusion du moi et du
monde extérieur signe le trouble mental, et particulièrement la
schizophrénie. La confusion du moi et du monde est aussi un trait
caractéristique de la mentalité des primitifs.
Ils sont très peu individualisés. Les personnifications ou
l'anthropomorphisation du monde non humain et de certains kami (les
" dieux " japonais) sont également le résultat
de cette confusion. Elles sont à la base de l’animisme, la croyance
indigène du Japon et qui y demeure vivace aujourd’hui.
Cependant, nous parlons ici d'art, le
seul domaine où l'homme, estime Freud, peut encore exprimer la
toute-puissance de ses pensées ou de ses idées. L'anacoluthe et la
confusion qu'elle sous-tend permettent donc d'exprimer cette " idée "
primitive ou pathologique, en tout cas illusoire, de fusion avec le
monde, la nature, les objets en général, d'indifférenciation d'avec
le monde, en fait d'indifférenciation inconsciente d'avec la mère :
" sentiment de l'unité originelle ". On notera au
passage que la culture japonaise a souvent été qualifiée de " culture
maternelle ".
Bien souvent, le charme particulier qui
se dégage de la lecture d'un haïku en japonais est dû, sinon
à de pures anacoluthes, tout au moins à une certaine confusion,
notamment entre le sujet et l'objet. Ne pas jouer avec cela également
en français, c'est passer à côté du genre.
Du fait que le moi des enfants n'est pas
encore structuré et que l'acquisition du langage est en cours, ils
sont également enclins à produire des anacoluthes à foison. Pour
ces deux raisons et pour d'autres encore, les enfants sont
naturellement doués pour composer des haïku. Selon Bernard Dupriez,
" l'anacoluthe caractérise le langage enfantin "
(Gradus, p. 43).
Pour des adultes occidentaux (à plus
forte raison lorsqu'ils sont cultivés, et plus ils le sont), il sera,
je crois, difficile d'en produire artificiellement. Pourtant, à mon
sens, l'enjeu du haïku se trouve en grande partie là, dans la
capacité de l'auteur à jouer le jeu de la confusion d'esprit, qui
passe forcément par la
confusion grammaticale 1.
Voici deux exemples d'anacoluthes dans
des haïku japonais traduits en français. Le premier est l'œuvre
d'un adepte du zen. Cité par A. Duchesne et T. Leguay, il signe la
confusion entre le moi de son auteur et le monde :
Assis péniblement sans rien faire
le printemps vient
et l'herbe croît d'elle-même
Le second haïku, de Takuboku, confond
deux objets :
L'ample veste à fleurs rouges
je la revois encore
l'amour de mes six ans
Voici enfin deux autres anacoluthes
produites – tout à fait involontairement – dans deux haïku de
mon cru. Je n'en corrigerai bien sûr rien, trop content d'avoir été
ainsi visité par saint Embrouille :
Mon pas et son pas
résonnent encor et nos larmes –
Escalier d'amour !
Dans un caniveau
la bobine d'un chien qui chie
celle de sa maîtresse
Du fait de la présence d’une
anacoluthe, ce dernier haïku présente ce qu’on appelle un sens
louche, c’est-à-dire un " double sens basé sur un défaut
de clarté dans la construction syntaxique " (Gradus, p.
416).
L'anacoluthe est l'un de ces paradoxes de
la création littéraire qui n'a pas fini de nous émerveiller. En ce
qui concerne le premier haïku, je me souviens d’y avoir décelé la
faute et d’avoir rayé le tout, prêt à le jeter au panier. J'y
suis pourtant revenu plus tard, sentant confusément qu'il recelait
peut-être quelque chose d'intéressant. Quoi ? je n'en savais rien.
Mais j'ai finalement décidé de le garder. Et c’est le gradus de
Bernard Dupriez qui m’a définitivement édifié : ces fautes sont
considérées par les linguistes comme de véritables procédés littéraires.
Alors vive les fautes !... et laissez donc venir au haïku les petits
enfants, les nuls en grammaire et les potaches au style confus... Ils
feront bien mieux que nous !
En fait, l'anacoluthe peut se décomposer
en plusieurs procédés qui se superposent ou sont imbriqués les uns
dans les autres. Ici, les syntagmes et nos larmes et celle
de sa maîtresse sont chacun tout à la fois un rejet et
une hyperbate (voir p. 87-88), une
brachylogie, un zeugme composé, un louchement et
une adjonction 2.
Rien de moins !... Il nous reste donc à savoir ce que sont une
brachylogie, un zeugme, un louchement et une adjonction. Lourd. Alors exit
en note de bas de page. Vous pourrez y revenir plus tard à tête
reposée, si nécessaire. Passons au chapitre suivant où vous découvrirez
de nouveaux merveilleux outils pour semer l'équivoque.