A l’époque de
Senryû-le- Vieux, le shôgunat a déjà largement donné la preuve de son
incurie : dans les campagnes c’est la famine alors que le régime est tout
entier gangrené par la corruption. Il est déjà décadent.
Le bouddhisme
est lui aussi dans un état de décomposition très avancé : oisiveté,
corruption, enrichissement personnel sur les oboles des fidèles et licence
sexuelle coexistent à tous les niveaux de la hiérarchie cléricale. Et le
clergé n’est plus qu’un relais du pouvoir shôgunal.
Les valeurs
traditionnelles s’effondrent, le peuple japonais ne sait plus à
quels saints se vouer. Il est en état de révolte, avérée chez les
paysans, larvée dans les villes, à peine perceptible chez le poète,
on risque sa vie :
Nous
cassent les oreilles
à brailler que Son Altesse
va chasser les oies
Kobayashi
Issa (trad. Jean Cholley)
Fonctionnaire dans l'administration shôgunale
et maître de poésie à Edo (l’ancien nom de Tôkyô), Senryû-le-Vieux
suit la ligne de l'école poétique Danrin, d'inspiration plus libre et au
langage plus truculent que celle du Shômon de Bashô.
En organisant de
continuels concours de senryû à Edo, Senryû-le-Vieux réussit à entraîner
un nombre impressionnant de citadins de la capitale – de son vivant deux cent
cinquante mille, soit un quart de la population... – dans une vaste
entreprise collective de dénigrement moqueur du clergé bouddhiste et du
pouvoir shôgunal.
Senryû-le-Vieux permet en fait à
chacun d'exprimer en quelques mots amusants ou salaces sa grogne et son mépris
du pouvoir. Mépris du pouvoir religieux, déjà :
Par le révérend
dans le lavoir se fait faire
la servante du temple
La mine des plus dégoûtées
du temple ressort
une chaste veuve
Quand est affamé le révérend
emprunte la marmite
de son cuisinier
En des endroits flasques
seuls œuvre le révérend
pour sa plus grande faute
Ah effronterie
où les laïcs se distraient
ils vont eux aussi
Un saint moine saura
se la couper, mais quelle nonne
peut se la boucher ?
Un mât bien dressé
elle vous le recouche bien vite
la nonne en bateau
Mépris
du pouvoir politique maintenant, mais en visant juste à côté et
sous des formes elles-mêmes indirectes ; on risque sa vie :
Les dames du palais
vous ont la mine de ne pas
en avoir envie
L’air si arrogant
mais pour raffoler de ça
nulle femme n’est comme elles
Et une véritable,
quel goût peut-elle avoir, pense
la dame du palais
Courbés vers le haut
ils reviennent un peu plus cher
dit le colporteur
Si c’est le même prix
je prends le plus épais, dit
la dame du palais
Ça n'aura qu'un temps. La censure la
plus absurde, notamment par caviardage des textes, viendra remettre
de l'ordre dans tout ça.
Et
comme Bashô auparavant ainsi que nombre d'autres poètes de son
temps, Senryû-le-Vieux anime des " ateliers
d'écriture " de poésie.
Les
deux hommes ont donc surtout en commun d'avoir permis, chacun à sa
façon, l'éclosion d'une poésie populaire.
Quelques
décennies après la mort de Senryû-le-Vieux (1790), le shôgunat
de plus en plus impopulaire finit par tomber (1867), ce qui
entraîne les débuts de la Révolution de Meiji l’année
suivante.
Nul doute que la
pratique des concours de senryû a contribué – certes modestement
mais contribué tout de même – à la chute du régime...